S'informer

Du pain sur la planche

Alors, l'Ipad, une opportunité pour la presse ? Le temps de se poser la question, et voici que déjà deux ou trois nouveaux éditeurs auront mis leur version payante sur le marché, et d'autres, la clé sous la porte... Tout retard dans ce domaine restera dès lors très pénalisant et devra être comblé, plus tard, à coup de lourds investissements — pour les groupes qui pourront encore se payer ce luxe.

titre

Flickr, Nicolasnova

Mais, un problème n'arrivant jamais seul, le secteur de la presse écrite (1) — entendez par là, les éditeurs de contenus « écrits » — va devoir alors se poser sérieusement une autre question : celle de sa maîtrise des autres médias ; ceux justement qu'elle ne produit pas naturellement : photos, vidéos, audios,… Et c'est bien là, à mon avis, que se situe le véritable enjeu pour les groupes de presse : la production de contenus multimédias (éventuellement par croissance externe ou rachats de droits) et la formation en interne... Du pain sur la planche donc... !

Oui, la mort de la presse (seulement) écrite est bien à l'ordre du jour. Bienvenue à la presse multimédia (2).

(1) A noter que le terme « presse », évoquant l'imprimerie et ses rotatives, sera voué très prochainement à disparaître à son tour, mais là n'est pas l'enjeu.

(2) Et non pas « bi-média » comme on a pu l'entendre ça et là ; il n'y a pas d'un côté la presse classique et de l'autre la presse web, mais il doit y avoir une intégration de tous les médias au service de plusieurs supports : papier, web, mobile, tablette et autres à venir.

Texte vs hypertexte

Étonnamment, jamais auparavant je n'avais abordé dans ses colonnes le sujet, pourtant si brulant, du journalisme de liens — d'autres le font si bien et si souvent. J'ai malgré tout décidé de m'y aventurer aujourd'hui (en douceur, le sujet est vaste et glissant), d'abord parce que le phénomène prend désormais une ampleur qui dépasse largement la (petite) sphère journalistico-journalistique, ensuite parce que le concept touche aux usages du grand public, cible préférée de votre serviteur.

Oui, il existe (et il existera) dorénavant deux formes de journalistes (distincts et à terme dissociables) : pour simplifier, il y a (et il y aura) d'un côté, les journalistes classiques — ce terme n'a ici rien de péjoratif, bien au contraire —, qui, comme leur nom l'indique, restent fidèles aux grands principes du passé — leur opinion se situe dans le texte, entre la plume et l'encre (1) . Et de l'autre, les journalistes modernes (dits « de liens ») proposant au public un flux d'informations publiées « ailleurs » — leur opinion se situe dans l'hypertexte, dans l'agrégation et au mieux la synthèse.

Mais dans le fond, qu'il exprime son opinion par le texte ou par l'hypertexte, peu importe après tout, si le journaliste est impliqué dans un véritable acte d'investigation et d'écriture dans leur sens le plus noble.

titre

Flickr, ThinhHoang

Quant aux usages, ces deux catégories nous proposent des univers (mentaux) bien différents voire opposés. Dans l'une, nous sommes gentiment invités à découvrir (et à apprécier) l'opinion — en réalité, le style — d'un journaliste, d'un chroniqueur et bien sûr d'un titre — plaisir assurément littéraire.

Dans l'autre, l'internaute est convié à picorer l'information afin — dit-on — de lui donner les moyens de bâtir seul sa propre opinion. Appelons cette posture, la « self made opinion » ; attitude passant pour hautement moderne et démocratique, mais également pour hautement rémunératrice si l'on en croit les chiffres d'audience annoncés par la presse de liens US (2).

(1) Comme le dit le sage Soufi Ibn'Arabi (1165-1240) : « La vérité se cache entre l'intention et l'acte ».

(2) Notamment The Political Browser du Washington Post, ou le très spartiate Drudge Report, qui alimenta en son temps, le scandale Monica Lewinsky.

Sans papier

Il n'y a pas si longtemps que cela — disons au siècle dernier — les cyber-gourous de tous poils prédisaient avec un certain aplomb qu'au XXIème siècle les détenteurs de contenus (écrit, photo, vidéo, audio) seraient les maîtres du monde, que, remplaçant lingots d'or et matières premières, l'information serait désormais la nouvelle richesse du monde futur — le fameux monde de l'information, etc, etc... C'était du temps de J2M, à la belle époque

Ironie de l'histoire : dix ans ans plus tard, l'information est devenue gratuite, et plus inquiétant, banalisée. Est-ce pour autant la fin de l‘information ? Bien entendu, la réponse est non ! Outre la crise économique (réelle) que traverse en ce moment le secteur, la principale inquiétude vient du fait que les propriétaires de contenus ne savent plus quoi faire de cette richesse ; la crise est aussi morale. Pour ne parler que de la presse écrite, la réticence héréditaire qu'elle entretient envers Internet ne fait que confirmer cet état de fait. L'acte est suicidaire. Et pourtant…

titre

Flickr, Thomas Hawk

... Internet est sans nul doute le média le mieux adapté à la diffusion et à l'usage de l'information — hypertexte, audio, vidéo, richmédia, abondance des canaux, interactivité, fonctionnement en réseau, accès direct aux archives, etc. Relationnel de surcroît, Internet est d'abord un média ergonomique conçu sur mesure pour l'usage humain (1). Et le papier ne l'est plus !... Qu'on le veuille ou non, ce passage — du papier à l'écran — est obligatoire ; ce n'est plus qu'une question d'années, peut-être de mois. Le décrochage est bien réel.

C'est précisemment durant cet « entracte » — la crise — que les médias qui veulent survivre doivent prendre acte de ce phénomène inéluctable et planétaire, qu'ils profitent de cette chance pour mettre en place de purs produits numériques — éditoriaux, serviciels et communautaires — propres à ce média. Qu'ils prennent en quelque sorte, le temps pour PENSER Internet ; nouveau média… encore à inventer.

(1) Notons au passage qu'Internet couvre quatre de nos cinq sens, hormis l'odorat, si spécifique justement au papier.

Les poupées

Sur le site de Yahoo Actualités, un article récent, à propos du film pornographique mettant en scène un sosie de Sarah Palin, proposait en outre cet innocent lien contextuel : « plus d'articles sur la présidentielle américaine » ; cet article parlait donc des élections présidentielles (?!). Cette bavure, si je puis dire, en dit long sur la pipolisation de l'Histoire, et l'intêret évident que suscite le media Internet dans ce remue-ménage ; comme nous l'indiquions précédemment, rumeur, loufoquerie et polémique passent souvent pour les trois mamelles d'Internet.

Sarah Palin, qui, soit dit en passant, semble subir le même sort que Ségolène Royal (rappelez-vous), devient ainsi la cible préférée de tous les médias (y compris personnels) qui s'en donnent à coeur joie. Lors des festivités d'Halloween, le "déguisement Sarah Palin" a fait fureur ; pire mieux, la vogue des pendaisons successives de Sarah Palin et de Barak Obama — exercice de sorcellerie qui n'est sans rappeler l'épisode des poupées vaudous du Président.

titre

Flickr, Andrew Sea

Ce phénomène expiatoire est aussi vieux que le monde : de l'homme de Cro-Magnon peignant des taureaux sur les parois de cavernes (premiers médias) jusqu'aux marionnettes des Guignols de l'Info, l'homme alimente chaque jour son combat contre les forces supérieures. Internet sera simplement à l'avenir son média de prédilection.

Notons que le Président, en mal (officiellement) avec sa poupée, a alors tout intêret (officieusement) à faire enfler la polémique ; en politique comme ailleurs, la notoriété d'un produit (profane ou religieux) est proportionnelle au nombre de figurines à son effigie, écoulées sur le marché.

Le retour du multimédia

Suite à la publication du passionnant (mais ésotérique) rapport Giazza sur les médias et le numérique — téléchargeable ici —, remis furtivement à l'Elysée le 17 septembre dernier, s'ouvrent aujourd'hui les Etats généraux de la presse (écrite) surnommés plaisamment le « Grenelle de la presse » ; notons au passage qu'en cette période de crise, la « grenélisation » de notre espace vital est plus que jamais à l'ordre du jour.

Bref, objectif de ce Grenelle-ci : trouver des solutions concrètes aux difficultés de la presse écrite face, et je cite là les mots présidentiels, « à Internet, qui est un problème considérable » et aux journaux gratuits ; une fois de plus, les nouveaux médias, alliés historiques de la gratuité, jouent leur rôle de boucs émissaires.

titre

Flickr, Rougerouge

Mais bien avant que ces Etats généraux ne débutent, une première piste de réflexion semblait « fortement préconisée » par les conseillers de l'Elysée : favoriser la création de groupes multimédias ; autrement dit, offrir plus de souplesse aux professionnels de la profession présents dans la salle.

Souhaitons en tout cas que les rapporteurs n'oublient pas d'indiquer dans leurs conclusions que les fameux nouveaux médias (appréhendés comme l'ennemi juré) sont, en outre, conçus par ces mêmes groupes de presse (écrite), au sein même de leur rédaction, à partir du même contenu. Sans cette prise de conscience essentielle et utopique, la création de groupes « multimédia » n'aura aucun sens.

À suivre…

RSSRSS

À propos de neo05

Bienvenue sur ScreenStory, le magazine de veille stratégique consacré aux usages et aux nouvelles technologies de la communication par l'écran, édité par l'agence neo05.

En savoir plus

retrouvez screenstory sur votre mobile - mobile.screenstory.tv

Événement

Le 15 octobre dernier,
à l'occasion de son premier anniversaire, le magazine ScreenStory a invité ses lecteurs au vernissage de l'exposition d'Amandine Lancelot.

En savoir plus